
« L'économie française a besoin de 10 millions d'immigrés d'ici à 2040 » publiait tonitruante la Tribune dans son premier numéro du printemps (1). Nous lisons ainsi chaque jour rapports et études d'économistes de tout poil nous expliquant que seule une politique de natalité drastique ou une immigration massive pourraient sauver notre système de retraite et notre économie toute entière.
Nous ne sommes pas spécialistes en économie, mais en régimes de retraite. Or tout modèle financier qui ne peut survivre que par un recrutement de nouveaux cotisants, c'est à dire en expansion sans fin, est une fuite en avant. Nous avons calculé les besoins démographiques de la France si elle souhaitait conserver son système de retraite dans l'état actuel. Les spécialistes de la Tribune ont vu juste, la France doit accroitre sa population de millions d'habitants. Mais pourquoi ont-ils arrêté leurs projections à 2040?
Car si nous les suivions nous serons 370 millions avant la fin du siècle !
Le système de retraite par répartition est prépondérant en France (2), les cotisants payent pour les pensionnés (3). Or la population française vieillit (4), si bien que le nombre de pensionnés augmente plus vite que le nombre de cotisants, ce qui à terme entrainera l'effondrement du système.
Deux leviers permettent de rétablir l'équilibre: remanier le système ou... remanier la population.
On appelle rapport démographique le nombre de cotisants pour un pensionné. On appelle ratio démographique d’équilibre la valeur du rapport démographique en deçà de laquelle le système entre en déficit.
Avant la réforme des retraites de novembre 2010 (7), les chiffres globaux (8) sont les suivants :
Pour équilibrer les régimes de retraite de base avec les mêmes taux de cotisations, il aurait fallu avoir 6 % de cotisants supplémentaires (plus de 1,5 millions personnes). Ce nombre permet d'estimer le ratio démographique d’équilibre actuel à environ 1,75 (11).

Aujourd'hui le rapport démographique (1,65) est inférieur au ratio d'équilibre (1,75), d'où le déficit.
Il faut donc soit remanier le système (augmenter le taux de cotisation, augmenter la durée de cotisation, subventionner le déficit, ...) soit faire évoluer la population pour maintenir la proportion des cotisants.
Dans la suite de l'article, nous nous plaçerons donc dans le cas imaginaire où seule une action sur la population est envisagée.
Nous ne considérerons pas l'éventualité d'une réduction du nombre de pensionnés par leur élimination.
Il ne reste donc que l'augmentation du nombre de cotisants. Cette augmentation peut être obtenue de deux manières:
La suite de l'étude ne fera pas de distinction entre les deux types d'augmentation. En effet toute personne qui aura travaillé et cotisé en France, a vocation à prendre sa retraite et percevoir une pension, qu'il soit né en France ou qu'il y ait immigré.
L'espérance de vie augmente mais la durée de cotisation stagne. Chaque année il y a plus de cotisants qui atteignent l'âge de la retraite que de pensionnés qui meurent.
Ainsi lorsque une classe de cotisants bascule chez les pensionnés, il faut non seulement la remplacer par autant de nouveaux cotisants, mais également recruter des cotisants supplémentaires pour accompagner la hausse du nombre de pensionnés.
L'accroissement de la population est donc exponentiel par nature.
Et l'arrivée à la retraite imminente des générations du papy-boom accentuera le phénomène sur les prochaines années.
Supposons une projection au seul horizon 2030 (soit 20 ans). Une telle échéance nous permet de travailler sur une population de retraités quasi certaine, puisque la plupart des « nouveaux cotisants » générés fictivement n’aura pas encore pris sa retraite à cette date.
Selon l'INSEE, à cette échéance, les effectifs de pensionnés devraient passer de 15,3 millions aujourd’hui à pratiquement 21,5 millions :

21,5 millions pensionnés devront donc se voir financer leurs retraites.
Par une simple règle de trois, pour maintenir un rapport démographique de 1,75, il faudrait alors 37,6 millions de cotisants (avec le même niveau de salaire moyen qu’aujourd’hui) pour financer les retraites de ces pensionnés, soit une croissance de près de 49 % en 20 ans (plus de 2% par an, soit 400 000 cotisants de plus chaque année, après le rattrapage de 1,5 millions de personnes immédiatement nécessaires).
Rapportons maintenant ces chiffres à la population française globale actuelle, pour estimer la population française en 2030.
En 2010, nous avons 25,3 millions de cotisants, pour une population globale des 20-59 ans de 34 millions de personnes. Si le ratio de personnes cotisantes sur la population globale reste à peu près constant dans le temps, la population des 20-59 ans serait, en 2030, de 50,5 millions de personnes. Dans le même esprit, les moins de 20 ans, représentant aujourd’hui 16 millions de personnes, devrait passer à 24 millions de personnes.
Récapitulons les chiffres pour chaque groupe d'âge :
| Population (en millions) | ||
| 2010 | 2030 | |
| < 20 ans | 16 | 24 |
| 20-59 ans | 34 | 50,5 |
| >= 60 ans | 15 | 21,5 |
| Total | 65 | 96 |
La population française globale s'éleverait à 96 millions de personnes, contre 65 millions aujourd’hui…
Soit une augmentation de la population de 47 % (alors que la population française a augmenté de 11% sur les 20 dernières années).
En maintenant le système au delà de 2030 et pour subvenir aux besoins toujours croissant en nouveaux cotisants du système, la population française devra atteindre 140 millions de personnes en 2050, 370 millions à la fin du siècle, etc.

Espérons que les autres pays du monde n'aient pas la même idée...